Partager l'article ! "L'ARME " D'UNE PRAXIS: ...
Ainsi, lors de la confrontation de l’espace naturel, ce que nous appelons “la fronde sauvage”, à la mesure de
chacun, lors d’expériences de “randonnés immobiles” par la tenue des postures dans un lieu de nature, le sabre, utilisé comme “contrepoids” et “recteur” de la posture, posé en équilibre sur le
dos des mains, les poignets, ou les avant-bras, instaure d’emblée un cadre formel, un formalisme strict, doté de puissance rationnelle tant que de détenu silence: objet en dur, et aux proportions
raisonnées, sa résonance est de même, rappel de tenue sociale.
D’un point de vue général, à travers l’épreuve de cet objet social (extrême) qu’est le sabre, autant que par l’expérience marginale de ce que nous dénommons “fronde sauvage”, l’intérêt du Zen Do Ken réside dans la confrontation, individuelle, personnelle, solitaire, d’un lieu de “conjugaison” active entre le monde de la faune, flore, et des reliefs sauvages, et la rigueur de l’individu et son motif social.
Motif social, oui, en prisme, dans la tenue formelle de la posture, dans la saisie d’un objet formel spécifique au potentiel interne, le sabre, et dans sa figure spécifique, maniement, travail de figuration inclus, minimaliste et intime. Le Zen Do Ken, qui est, de toute façon, une expérience en devenir, expérimente la non-contradiction de ces deux termes, l’organicité farouche de l’espace sauvage d’une part, le formalisme et la dialectique de l’espace social et ses objets d’autre part. Ce n’est pas un acquis, c’est son motif en cours.
Le sabre japonais en bois, bokken, répond, dans son utilisation, à des standards de pratique. Nous ne respectons pas forcément ces techniques, d’une part parce que nous n’y avons pas accès, d’autre part parce que ce qui nous intéresse est l’expérimentation pratique des principes énergétiques, les jeux d’équilibrages et de “rappel”, que permet le maniement d’un objet concret.
Dans l’optique de Maître Wang Xiang Zhai (1885-1963), fondateur du Yi Chuan / Da Cheng Chuan, synthèse d’art interne chinois du XX ème siècle, un profond travail de la force énergétique interne (dit “nei gong”), des jeux de volumes et pressions dans la présence du corps et de l’esprit (par l’effacement de la maîtrise propre, de la saisie propre, de l’appréhension de soi, dans une contention de pratique, à la fois résumé strict et synthèse, immobile ou en cadence minimale), toute arme, ou outil, est naturellement manipulable avec efficience et fluidité. Seulement, pour condition propre, à une fréquence interne, un tempo propre, garant de sauvegarde, et parfois de victoire. Nous ne pratiquons cet exercice pratique, du maniement du bokken, que comme une figure solitaire, une danse martiale (figuration solitaire) avec les éléments dans la nature, dont l’objet est la structure de notre corps même, décroisé et recroisé dans la pratique, étoilé et centré dans le moment et le lieu de pratique, et d’une pratique à l’autre. L'exercice postural et gymnique de la tenue du sabre peut-être mimé, en tenue immobile, ou en cadence de puissance, comme par une saisie fictive de bokken.
LES ARBRES NOUEUX,
souches d'existence sauvage ?
DE POSTURES EN POSTURES
Revenons au travail figuré, de postures tenues, et d’éléments de déplacements, et de maniements. Cette « figure de travail », attention et durée, est une sorte d’âme de tout travail, sa
« chute », son « souffle », et son épure. La pratique doit être amenée sur un périmètre sauf, un carré de nature, relativement nivelé, même sur des paysages en versants.
De soixante à quatre-vingt pour cent du travail de Zen Do Ken est constitué par les postures :
§ assises, par choix, ou parce que l’ouverture et l’exposition du lieu est telle, au sens propre ou au sens figuré, que l’assise doit être large et proche du
sol…
§ debouts, dans un sens plus
physio-regénérateur, d’une stature plus « bio-motrice ».
Les postures debout, ou postures de l’arbre, peuvent être tenues de front, ou de biais (une jambe en avant), évoquer, sur la même figure, tout autant des
appréhensions animales que végétales, ou encore des attitudes, relais, de gestuelles martiales, ou tout simplement ouvrières, de travail manuel (dans le sens de la figuration ascète, souffle ou
âme, de l’acte de travail ordinaire).
TEL UNE SOUCHE D’ARBRE
Néanmoins, pour qui, au hasard d’une promenade, croise un pratiquant en posture immobile, il est courant de sentir la stupéfaction devant un être humain strictement immobile, et de façon vive,
jurant ainsi avec l’agir permanent du genre humain, même parfois aussi avec un contexte de nature soumis à une agitation plus vive que la « demeure » entretenue par le pratiquant en
posture.
Le pratiquant semble ainsi selon la posture du haut et du bas du corps, nouée ou dénouée autour de la verticalité du « tronc », un arbre aux quelques
branches tortueuses, légèrement désolé et asséché (reliefs secs, contours nets) par la rigueur tenue de sa tâche.
Image instantanée au regard d’un passant, qui figure, événement, et se figure, à priori, dans la durée au contraire lente et reportée qui habite le pratiquant dans
son travail de posture.
Car si l’image d’un pratiquant, temps ou personne croisée, est celle d’un arbre tortueux, noueux, sorte d’anachorète des temps modernes, ou de recoins et dédales
post-modernes, son ressenti propre est bien autre.
Il se passe, derrière l’apparence d’une posture immobile, le même phénomène dans le corps que pour un sol de nature sous une épaisse couche de neige, une vie pure et
vibrante.
Plus l’exposition est vraie, plus ruisselle la neige infime jusqu’au sol, plus le couvert végétal vibre de cette vie intime et vivace, que l’eau et le reflet de
lumière de la neige entretient. Manteau de neige, posture ample et rigoureuse, tenue fermement et avec souplesse, arbre de vie, où s’intègrent et se résolvent tous nos devis de vie, notre corps
comme demeure.
NOUÉ COMME DU CHARBON
C’est un peu aussi, entretenue retenue, comme du charbon de bois qui, longtemps après avoir été consumé, continue de « se cristaliser » en craquelant aux variations ambiantes. Car, en
effet, une posture immobile raisonnablement tenue ressemble à un état de carbone, densité de vécu et de reflet de vécu.
Energie fossile, elle enregistre et gère à un rythme lent mais avec une résonance décuplée les courants de vie et d’énergie qui la croise. En tant, en quelque sorte,
que carbone, elle est une plaque d’enregistrement du lieu et du temps de pratique, en profond ralenti, comme ces plaques photographiques sur lesquelles se gravait l’image au XIX ème siècle. Tel
est la posture de l’arbre, sa résistance, et sa portée.
Arbre isolé et désolé, noueux et tortueux, image exacte sur un plan exact, au soin d’un ralenti permanent, c’est tout le souffle vivant, débordant, de la nature qui
passe entre ces deux termes, ces deux bouts d’un acte de vie, exposer sa posture aux éléments, et à la solitude. Une profonde résonance d’existence sauvage permettra alors d’amortir ou coordonner
les faits et événements croisés, décroisés, et recroisés de la vie.
Enfin, ces « enregistrements », de lieux de nature, abords sauvages, par sessions solitaires et responsables de pratique (de Zen Do Ken) dans des endroits
choisis, permettront de créer un dispositif intime, au bord de l’immatériel, par lequel ces lieux de nature, parfois sauvages, seront un réseau, raison, de vécu, et une autodéfense, de
fait.
QU'EST-CE QUE L’ “ ENERGIE INTERNE ”
?
Le travail d’énergie interne, dit Nei Gong ou nei gung, repose sur la tenue prolongée ou enchaînée des postures de front (nouées et dénouées de haut en bas)
et/ou de biais (nouées et dénouées du pas amené au pas inversé). Prendre le temps sur chaque posture,
de la poser dans sa globalité, puis éventuellement enchaîner sur une posture suivante (dans ce cas la posture ne sera tenue que de deux à dix minutes; si une posture est particulièrement
travaillée, alors de vingt à quarante minutes).
Si le travail se fait calmement, il consiste à recentrer l'amplitude du corps, autour de la stature du corps lui-même. Un travail prolongé des postures recentrera quant à lui le corps, sa chair
et son énergie, sur la structure squelettique. C'est ce travail qui nourrit et augmente les moelles épinières, la force et l'immunité du corps. Si le temps de tenue des postures est supérieur à
10 mn, il libère les jeux de volume du corps. La posture immobile met en relief le poids des membres, et par le feed-back de l'énergie acquise ou environnante (ou imaginairement tenue) dans le
corps immobile, elle augmente la notion de poids, par une notion de pression, comme du gaz, comme de l'hélium. C'est de là que vient le principe de la force interne.
Néanmoins, dans le travail de la posture, l'enjeu est la globalité du corps, mais il n'est pas acquis. Les volumes d'énergie, issus du poids et de la pression des différents membres à leur divers
endroit, doivent être globalisés par le relâchement tout en maintenant le formalisme de la posture. C'est cette réalité gymnastique qui constitue le nei gong, et la conscience même de notre
travail, est, en tant que conscience, un membre comme un autre, qui doit être relâché et globalisé avec le reste.
QU'EST-CE QUE
LE ZEN (CH'AN) ?
Le Zen (Ch'an) est une pratique spirituelle et culturelle, fondée sur la conquête du sens et des sens, et leur évidement, par la présence osée et
tenue.
Basée sur une pratique prolongée de la posture, assise pour ce qui concerne l'héritage japonais du Zen, et souvent debout et variée pour les arts internes Ch'an de Chine, la présence manifestée,
et complète, crée une transcendance, un effet miraculeux, de synergie avec les cycles d'entrain et de recouvrement de la vie, écoulement de notre être à soi, vers notre être au monde, au
Devenir.
La pratique ici proposée, base des arts martiaux chinois, japonais, et autres (qui seront abordés comme limites/bornes personnelles à épouser), est emmenée dans des lieux naturels et sauvages
(montagne, bord de rivières et de lacs, forêt).
Politiquement, dans les limites de notre citoyenneté, nous privilégions les zones naturelles et sauvages protégées, par un dispositif juridique, mais non aménagées (exploitation
touristique). Le Zen (Ch'an) abordant la primauté de l'agir à partir du non-utilitaire, l'in-usabilité de
la présence, nous laisserons en marge l'exploitation de l'espace naturel.
Il est
primordial de concevoir le Zen Do Ken comme un art naturel soumis à la saisie du sabre (ici sabre en bois japonais).
Le sabre, en tant qu’objet, est la présence du rapport social de l’individu, et plus encore de la limite concevable de ce rapport, l’”instant” où il se fait sanction, coupe, de l’évolution
naturelle de la personne.

La disponibilité de vie de Jean-Philippe Erbin, liée à sa protection de santé, ainsi qu'à l'expérience d'une aventure littéraire et
politique libre pendant plus de dix ans, de laquelle un peu plus d'une dizaine d'ouvrages (jusqu'ici non-édités) sont nés, ont permis l'attention et la concentration sur la pratique et l'étude
des arts martiaux, énergétiques, et spirituels d'Extrême-Orient en Europe depuis 2001. Ce travail, ramené à sa condition quotidienne, a donné naissance au concept et à la méthode Zen
Do Ken, en terres basques.
UN MAÎTRE DE YI QUAN
Maître Ming
Shan (Tchuen Shan)